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Le papillon omnivore

Amour, star internationale du lyrique, rencontre son ange gardien lors d’une expérience de mort imminente. Son guide astral le renvoie à la vie, investi d’une mission d’ordre divin : « Révéler au monde que la mort n’existe pas ».

Le messager est alors entraîné comme un papillon dans le vent vers des aventures qui le mèneront du Maroc au fin fond de la forêt brésilienne. Cerné de personnages hauts en couleurs, Lange semble avoir la raison qui dérape et la mémoire qui flanche. Une question se pose : Amour vit-il son périple dans le coma, cloué sur un lit d’hôpital ou, par-delà sa folie, parviendra-t-il à révéler son incroyable vérité ?

Après L’épopée Despieds, Patrick Alliotte prolonge, dans Le papillon omnivore, la narration des aventures de Monsieur Lange. Comprimario du premier opus, Amour devient ici le personnage principal d’une fresque lyrique peinte à l’encre caustique.

L’auteur parvient comme à son habitude à traiter avec légèreté les sujets graves et à rire gravement des sujets légers. Au final, il nous emporte, c’est tout ce qui lui importe.

Le début

Chapitre 1
Première partie : Chroniques marocaines
Chronique 1 : Résurrection

Ce fut une mort inoubliable.

Trois semaines qu’il était cloîtré dans cette chambre d’hôpital. Il n’attendait plus rien de cette vie et avait cessé de ciller des élytres à la manière d’un carabe.

Un brancardier le secoue. Il puise dans ses dernières forces, glisse sur le fauteuil roulant et se laisse charrier à travers l’interminable corridor de l’hôpital. Derrière la vitrine, des potences chargées d’albumine sont dressées. Il voudrait s’enfuir d’un battement d’ailes mais sa mécanique est déréglée comme une vieille boîte à musique.

Étendu sur son lit de torture, le souffle du climatiseur, juste au-dessus, le fouette d’une froidure sépulcrale. Il n’a plus la force de grelotter et sent à peine les pointes d’aiguilles glisser dans sa carcasse. Il migre vers le vaste inconnu sans plus que la volonté d’un ultime bruissement.

Le froid disparaît. Quel calme soudain ! Jamais il n’a atteint telle sérénité. À l’envers du monde, il flotte, adossé au plafond, comme un papillon spectateur de sa dépouille. Les alarmes couinent, médecins et infirmières s’agitent. Il contemple le spectacle : il est devenu mort.

La chambre se contracte, s’évapore, son âme est comme siphonnée.

Maintenant, son cœur pulse d’amour dans un boyau de lumière. L’instant n’a plus d’épaisseur, plus de saison, plus de climat, plus d’empire. Le temps n’est plus ni gain ni perte. Son corps s’est délayé.

Un être suprême se manifeste. Un ange sans aile, ni auréole. Un petit bossu encapuchonné au sourire de citrouille. Sa silhouette difforme rayonne à travers les halos de l’atmosphère opalescente. Pas de Jésus, pas de Marie, aucune figure tutélaire. Les bruits ondoient en échos et l’ange des trolls déverse sa parole sirop couleur d’eau :

« Ce n’est pas encore le moment. Tu n’es pas prêt pour ta vie d’ange… ».

Ça sent la muscade roussie, la vanille confite, la sciure de mélèze.

Il aimerait attraper un des petits moignons du nain bossu et se laisser emporter dans la lumière.

Sa pensée devient spirale. À nouveau, il est siphonné par derrière, l’ange rétrécit, ventousé par le tunnel. Sa voix décroît :

« Chaque vie à sa limite et tu n’es pas au bord d’elle… ».

Juste un « ploc ! » : une bouteille qu’on débouche. La salle de réanimation rematérialisée, une douleur aiguë, il revient en lui-même.

La rencontre s’est faite avec son bienfaiteur astral. Le gardien de son âme lui a offert un choix. Il a opté pour la vie. Dorénavant, il ne sera plus jamais seul. À ses côtés, pour toujours, se tiendra ce contremaître de l’usine divine, son frère astral, sa copie de lumière.

Dans le fracas glacé du chaos, il se dresse sur son lit de résurrection, grimace et papillonne des cils.

Embrasé par ce nom revenu d’entre les morts, les yeux exorbités, il hurle alors de sa voix puissante de baryton : « Menadel ! », comme on appellerait un gardien de l’au-delà.

Chronique 2 : Jusqu’à ce que mort s’ensuive encore

La gaule encore tendue, il se leva net et se gratta les bourses en regardant par la fenêtre la coupole de la mosquée.

Sa première pensée : dénicher des « galets d’ambre ! ».

Il nommait ainsi les plaquettes de haschich. Mélangée à des herbes sèches, cette substance avait établi la réputation de sa Clémentine en tant que rebouteuse. Une foultitude de malades ingérait ses préparations sans supputer qu’elles contenaient des substances psychoflatulentes.

Depuis peu, Clémentine peinait à s’approvisionner en « foin » de bonne qualité. Un temps, elle s’était procuré des olives de water hasch hollandais à la cité Bassens, le meilleur spot de Marseille. Les cancéreux, parkinsoniens et autres lombalgiques de Clem planaient dans la barbe à papa. Ces derniers mois, il était courant d’obtenir des troisièmes passes mélangées à de la paraffine, du henné ou des plastiques divers. La clientèle de Clem grognait sous la recrudescence de furoncles sublinguaux et autres crises d’hémorroïdes purulentes.

Dès l’annonce de son départ, il s’était mis en tête de rapporter de la matière première à son amoureuse et s’était envolé pour Rabat avec la totalité de leurs économies : 30 000 euros en billets de 500 roulés dans un paquet de petit-beurres.

Ce mécréant avait également introduit illicitement de la « poudre arrangée » dans le royaume du Maroc. La médecine de Clem était dissimulée dans sa trousse de toilette, parmi ses remèdes.

Fredonnant le « Largo al factotum » du Barbier de Séville, il se roula un cône garni, l’alluma et prépara du café fort.

Le pétard grillé, le kawa bu, il harponna un muffin dans la cuisine pour effacer le gout âcre du haschich et claudiqua vers la douche.

« Maudite arthrose ! Fumer du shit me rend aussi creux qu’un pot de chambre, mais ça me donne la souplesse d’une punaise », songea-t-il en enjambant le rebord de la baignoire.

Il s’aspergea d’un filet d’eau glacée en se battant le torse pour se donner force et courage : « Culs-terreux de chevriers ! Crasseux du Moyen-Âge ! Chieurs de boulettes… »

Interview