La première destination de ces Cent Canons semble être le chant, comme en témoignent des remarques sur les tessitures dans certains canons. Cela n’empêche nullement d’autres applications instrumentales, de déchiffrage (avec ou sans piano) ou d’analyse. La préface d’un autre des ouvrages d’André Gédalge, L’Enseignement de la musique par l’éducation méthodique de l’oreille, nous laisse imaginer à quel type de chanteur ce recueil est destiné : sans doute un public vaste allant des établissements d’enseignement général (au moins les lycées) aux écoles de musique et probablement, aux conservatoires. Cela nous laisse entrevoir le haut niveau musical visé à l’époque et l’efficacité de son enseignement.
Du point de vue historique, les Cent Canons font partie des recueils de pièces pédagogiques produits par André Gédalge à la fin de sa vie. La genèse de ce recueil reste obscure malgré une apparente parenté avec son œuvre pédagogique majeure, L’Enseignement de la musique par l’éducation méthodique de l’oreille, dont le présent recueil semble poursuivre la visée, ou à défaut proposer un complément. Ce recueil était suffisamment important pour que le compositeur et musicologue Georges Favre le cite dans son ouvrage :
Se penchant d’abord sur les premiers contacts de l’enfant avec la musique, il publie en 1921 L’Enseignement de la Musique par l’Éducation méthodique de l’oreille (Paris, Librairie Gédalge) puis donne un recueil de Cent Canons à tous les intervalles, et Vingt Chansons pour les enfants.
L’auteur termine son propos en évoquant avec la plus grande admiration le Traité de la Fugue d’André Gédalge. On note néanmoins que cette œuvre est bien antérieure, d’une plus grande complexité théorique, et qu’elle ne vise pas forcément le même public, voire le même type d’enseignement. Les deux traités (fugue et contrepoint) semblent fonctionner ensemble et la genèse des deux œuvres semble dater de la même époque, tandis que les Cent Canons font partie des œuvres plus tardives, résultat sans doute de son long travail d’inspecteur de l’enseignement musical. Les ouvrages pédagogiques présents sur la 4e de couverture de la version éditée des Cent Canons appuient en tous les cas cette thèse.
Quoi qu’il en soit, Gédalge se révèle fidèle à ses principes en proposant à travers ces courtes pièces de vrais moments de musique, d’une simplicité apparente, déconcertante même, et qui pourtant en viennent à traiter un nombre considérable de cas complexes d’écriture (canons par augmentation, par diminution, double, à des intervalles différents superposés…). Cette manière de faire nous renvoie à son adage, devenu célèbre pour ceux qui connaissent l’œuvre d’André Gédalge, et qui résume bien sa manière d’écrire : « De toutes façons, on voudra bien me rendre aussi cette justice que je n’ai pas pris mes principes dans mes préjugés, mais dans la nature des choses ».
Puisse cette édition permettre la redécouverte de cette œuvre passionnante et réhabiliter ce compositeur et pédagogue de grand talent au rang des grands musiciens français de son époque.