Une Odyssée

Le voyage et son flot d’incertitudes malgré un cap géographique… Qu’il soit physique ou musical, c’est à cet élément, formant de si nombreux récits et épopées que j’ai voulu me référer pour construire Une Odyssée.

Imaginez : nous partons de la Mer d’Iroise au bout du Finistère, de chez moi, bercés de langue bretonne puis, plein sud allons vers la Côte Basque et sa langue à nulle autre pareille. Ces phonèmes, pleins de sens à ceux qui les comprennent sont aussi et simplement musique aux oreilles de ceux qui les entendent. Nous passons ensuite Gibraltar et ses Colonnes d’Hercule, aux accents d’une berceuse judéo espagnole. Remontant notre temps, à la recherche de la source première d’une civilisation, nous faisons escale à Malte, au son d’un « Għana » (musique traditionnelle maltaise) fondu en chants de chevaliers pour aller, plein est vers une Ithaque rêvée, une Grèce symbolique, un ventre maternel… avant de repartir comme Ulysse pour on se sait où, car ce n’est pas à l’escale que rêve le marin, mais à la traversée.

J’ai choisi dans cette œuvre en 5 langues de commencer par un extrait du Barzaz Breizh du Vicomte Hersart de la Villemarqué, La Prophétie de Gwenc’hlan. Ce merveilleux recueil contient les mythes et légendes armoricaines et celtes, dont ce deuxième chant qui pourrait être celui d’un Ulysse âgé prêt à reprendre la mer ver Ithaque :

Quand le soleil se couche, quand la mer s’enfle, Je chante sur le seuil de ma porte
Quand j’étais jeune, je chantais ; devenu vieux je chante encore…

Cherche-t-il à rejoindre sa Pénélope ? A retrouver son fils Télémaque ? Ou simplement a-t-il consubstantiellement le désir impérieux de partir, toujours, de voyager, d’aller sans savoir où, mais d’avancer sur les flots ? Après une première traversée (les 4 Traversées de l’œuvre ne comportent pas de texte littéraire), il débarque au Pays Basque, en Euskadi et en chantant son désir de repos malgré tout :

Je désire prendre une pause
Je dois arriver chez ma bien aimée ce soir
Si je ne suis pas près d’elle je ne connais pas le repos.

Traversée encore, puis vient la vieille tradition des chants judéo-espagnols. Dans Berceuse, je me sers d’un chant traditionnel intitulé A la una maci yo.
À une heure j’étais né, à deux j’avais grandi, à trois j’étais fiancé, à quatre j’étais marié, nous conte le texte.

Méditation sur l’enfance, le temps, le sentiment de ce temps aboli par le voyage. Je ressens mon Ulysse comme hors du temps tout autant que tiraillé par son histoire, son passé…
Malte, l’esprit de la musique traditionnelle de l’île, le Għana est ensuite présent, mélangé avec des bribes de chants contrapuntiques issus de l’esprit de la tradition de la musique occidentale écrite, vers le 16e siècle. J’ai imaginé des chevaliers de l’Ordre de Malte chantant à deux puis quatre voix dans l’église, et entendant dehors les bribes de chants populaires : ces deux musiques s’opposent, se répondent, se livrent à un jeu d’intensité pour « passer » au-dessus de l’autre. Elles finissent par se mélanger aussi, le plus harmonieusement possible.

Enfin, l’arrivée, en grec ancien, dont le texte est issu du XXIIIe chant de l’Odyssée.
Réveille-toi, Pénélope, ma fille chérie, et viens voir de tes propres yeux celui que tu désires depuis tant d’années.

Ulysse est de retour chante-t-on à la femme bouleversée. Car, oui, il arrive, il revient. Mais ce sera pour repartir, encore, vers un ailleurs métaphysique…

Je remercie M. André Chépélov pour ses précieux conseils quant à la mise en musique de grec ancien et me permets de le citer, car ce sont ses remarques qui m’ont conduit à mettre en musique le texte de cette manière :

Je crois utile de mentionner la remarque d’Aristoxène de Tarente qui distinguait deux sortes de locuteurs : Ceux qui parlaient normalement (selon lui) en faisant varier le ton de la voix pendant la syllabe et ceux qui émettaient des notes précises, et lui donnaient l’impression de « chanter » au lieu de parler. Or justement, nous allons chanter un texte…

J’y ai utilisé une métrique précise reprenant l’idée de la scansion si particulière (et sujet à de nombreux débats) de cette langue. On y trouve trois sortes de rythmes : le « longue et deux brèves », le « deux longues » et le ternaire « longue et une brève ». Bien entendu, le grec ancien porte en lui, à l’instar du russe, des hauteurs de prononciation. Je me suis inspiré de certaines études sur le sujet et aussi de quelques écrits de Jacqueline de Romilly, ainsi que de deux discussions partagées avec elle sur le rapport entre musique et langue. Avec son ton affable et son œil brillant, elle me disait que peu comme les grecs anciens ont réussi à mêler la langue et la musique de manière aussi fusionnelle. Elle pensait même que la langue était « chantée » dans les différentes couches de la société. J’ai trouvé inspirant d’y penser, sans produire une « restitution » bien inutile.

Ce dernier mouvement, pour les parties de S1, A1, T1 et B1 peut être chanté ou doublé par un chœur plus important et non professionnel, ce qui explique son écriture et sa réalisation plus abordable.
Je remercie enfin Roland Hayrabédian d’avoir été à la source de ce projet, de m’avoir fait confiance et d’avoir été à l’écoute de mes questions, doutes, et passions.

Benoît Menut

Nomenclature

ensemble vocal utilisant quelques percussions